C’était il y a 2 ans jour pour jour ! 2 ans, ça peut sembler lointain déjà, mais à la vue de ces photos, mon corps, mes tripes, mon souffle se souviennent de tout comme s’ils y étaient encore, les odeurs, les sons, les couleurs du ciel, les lumières, la douce entrée de la nature dans l’automne …

Il y a 2 ans, je quittais Paris d’une façon que je n’aurais jamais pu imaginer … le contenu de mon 2 pièces aux Batignolles dans le cul d’un camion, et moi qui filait prendre un train une fois le camion chargé. Je suis partie comme ça, un sac à main et un petit sac d’appoint avec juste de quoi passer une nuit ailleurs. Plus légère qu’une touriste.

Quand les gens montent au ciel, ils partent sans rien, ils laissent tout derrière eux. Ça m’a toujours interpellée. Cette sorte d’élégance souveraine, ce bras d’honneur. Comme s’ils disaient : « Bon, merci on a bien rigolé, mais j’ai plus le temps pour ces conneries ». Et ils partent comme ça, n’appartenant qu’à eux-mêmes.

Bon rassurez-vous, je ne suis pas morte, et cette histoire n’est pas triste. Mais comme pour les gens qui montent au ciel, je m’apercevais que la gravité de cette heure de ma vie n’avait d’égale que la surprenante légèreté qui se déroulait là sous mes yeux. En réalité, pour changer de vie, il suffit de monter dans un train. Pas de tarif spécial, pas d’autorisation à demander, pas de comité d’accueil en gare, pas de haie d’honneur ou de déshonneur. Vous vous mêlez au flot des voyageurs et vous faites ce que vous savez faire : chercher la bonne voiture, marcher jusqu’à votre place, attendre que votre voisin déjà installé se lève pour que vous puissiez atteindre votre siège côté fenêtre. S’il est question de mort, ce n’est que de mort symbolique, qui fait de la place pour le nouveau. La vie quoi ! Et puis vous allez le découvrir, mon allègement face aux considérations matérielles de ce bas monde n’aura duré qu’une nuit.

Le camion. Un imposant semi-remorque bleu aux roues ornées d’éléphants. Les éléphants allaient rouler de nuit, faire leurs pauses réglementaires, et arriver à destination au petit matin. Pour eux la route serait droite, sans enjeux, ce serait une mission comme une autre. Le franchissement de la haute montagne, ce serait exclusivement pour moi. Hannibal sans ses éléphants. De mon côté, après le train, j’allais retrouver mon Grand-Père chez lui à Brive.

Le temps d’une nuit. Revenir au bon vieux temps, le trouver dans son immuable fauteuil face à une télé qui crie, l’entendre m’appeler « Ma Fille », sentir se dilater en moi ce sentiment chaud qu’au dehors, ce n’est que de la comédie, qu’un jeu, et qu’au fond, rien ne pouvait m’arriver. Dans ma chambre d’adolescente, étendre mon corps courbaturé et hagard et reprendre mon souffle. M’envelopper du souvenir de ma Grand-Mère chérie, la retrouver dans les moindres recoins et m’assurer de son soutien. Au petit matin, ma mère allait venir me chercher au volant de ma première voiture. J’avais beau avoir 16 ans de permis, les études lilloises et la dizaine d’années de vie parisienne m’avaient tenue éloignée d’une telle possession.

Ce matin-là, jour de la Saint-Michel, ma mère m’a tendu 2 trousseaux de clefs : « voici les clefs de ta voiture, et voici les clefs de ta maison ». Cette maison, je ne l’avais jamais vue, mes parents l’avaient visitée pour moi, pendant qu’à Paris je peaufinais les préparatifs du grand saut. Ce matin-là aux aurores, on me donnait les clefs d’une nouvelle vie. Full package, j’avais coché toutes les options.

Le soleil se levait dans la campagne corrézienne, la route vers Meyssac offrait de magnifiques points de vue vers la vallée de la Dordogne et le Causse du Quercy, à droite la citadelle de Turenne, puis après une succession de virages, se dessinaient les toits de Collonges-la-rouge. Des nuages s’attardaient dans les creux de vallée. L’astre solaire se levait. Au-dessus des nuages le ciel était bleu, la lumière douce et orangée caressait les pierres rouges de Collonges et les crêtes lointaines. C’était un matin d’horizon. Un matin de carte postale. Mais pour les gens d’ici, c’est un matin du quotidien.

Je me souviens m’être dit que c’était beau, je me souviens avoir eu une pensée pour ma bonne étoile, je me souviens lui avoir confié cette merveille. Mais je ne me suis pas attardée dans ce sentiment. Pour la paix intérieure durable, il fallait repasser, désolée. Une montagne m’attendait, et elle me préoccupait.

Il nous fallait décharger le camion de sa joyeuse et belle brocante qui a su ravir mon cœur : l’ATELIER.

L’atelier, ce bric-à-brac de soudeuses, de machines à cercles, d’établis, de meubles d’artisan, de boîtes, de meuleuses, d’étaux, de pinces, de marteaux, de limes, de serre-joints, de cisailles, de rouleaux de fil de fer, de tiges de fil de fer, de cercles en fil de fer, de rondelles bichromatées, d’électrodes, de guides de soudure, de rouleaux dans tous les diamètres, d’outils à rectangle, de cintreuses en fonte … Là comme la veille, c’était studieux, impliqué. Les personnes qui m’aidaient semblaient avoir une petite idée de ce qu’elles étaient en train de faire. Moi pas du tout. J’étais dédoublée. Je participais bien-sûr à l’activité avec une sorte de certitude. Une certitude qui attendait depuis longtemps de ressentir ce flot de la vie qui circule et qui investit l’inconnu. A moins que ce ne soit le fait de ne plus pouvoir reculer… ce qui revient probablement au même.

Mais j’étais dédoublée car intérieurement, la certitude était tout de même minuscule, volatile, diaphane. J’observais un spectacle se dérouler sous mes yeux. Et ce camion. Ce géant d’asphalte, d’hydrocarbure, de pneumatique et de métal qui faisait irruption dans ma vie, il dénotait. Ce mastodonte, je le regardais se décharger de ma vie passée et de ce qui se proposait d’être ma vie future. Et je demandais, à qui voulait bien entendre mes supplications silencieuses : « Pourquoi ? », « Mais qu’est-ce que je suis entrain de faire ? ». Avec, vous l’imaginez, la sérénité d’une fille suspendue à une brindille au-dessus d’un ….. précipice. Le plus vertigineux que vous puissiez imaginer. Si vous saviez comme c’était horrible. Chocottes, miquettes, pipi-culotte, frousse, trac, jetons, tremblote, pétoche, grelots, boules, castagnettes : j’avais les fesses qui faisaient bravo.

J’avais rencontré cet atelier par hasard 5 mois auparavant, il allait fermer. Et cet atelier m’a embarquée dans une valse tendance rock&roll, punk, hard metal.

A suivre !

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